___J'ai jamais su trouver les mots,
chez nous y a des choses qui n'se disent pas. J'aurais voulu te dire tout ça de ton vivant mais le
Mektoub * m'a rattrapé. Ils disent que la douleur passera, qu'avec le temps ça s'atténue, mais
rien ne s'en va Baba. Comme si chaque seconde aimait
me rappeler qu'elle s'écoule sans toi. J'avais treize ans
&& je t'avoue que j'aurais aimé les avoir un peu plus longtemps. Mes yeux d'enfant ont vu
trop de choses que ma bouche d'enfant n'arrive toujours pas à dire. Mon c½ur a saigné
trop d'fois, j'en garde encore des traces de lutte. A
m'battre des nuits entières,
étouffée par le poids de ton
absence. A revivre ces jours, ces nuits de douleur, ton visage
marqué par la maladie, ta bouche restant close sûrement pour garder
la dignité qui t'as toujours fait honneur. A chercher
un peu d'air pensant que respirer un grand coup me ferait
oublier mes maux. Des mots sur mes maux, j'en ai posé des mots tu sais. Des mots
de haine,
de rage,
de drames,
d'amour. Des mots
désespérés,
trempés de mes larmes,
tachés du sang que mon c½ur ne semblait plus vouloir faire circuler. Ces mots
sans fin que mon âme
hurlait sans que que ma bouche ne veuille les dire. Ces mots
abîmes,
raturés,
grattés des milliers d'fois sur du papier
usé du vide que tu m'as laissé. J'les
écrivait, j'les
criait, j'les
chialait ces putains d'mots,
Baba. Des
Reviens, des
J'te Déteste, des
Je t'aime, des
J't'en Supplie.. A
m'taper la tête contre les murs pour
essayer d'en faire sortir
ces cris que j'passais sous silence.
Chuut. Surtout ne
rien dire, être
forte,
lever la tête, répondre que
ça va alors que
pas du tout, souffrir en
fermant sa gueule. Rose fanée,
enviant les orties d'avoir des épines pour les protéger. Les yeux
cernés, à
fixer une photo où un
sourire figé torturait mon âme, à m'dire que tout ça ne sera plus qu'du
passé && la seconde d'après,
prier que tu viennes me réveiller de ce cauchemar qui me
crevait jour après jour.
___Visage dur,
Coeur meurtri, ils ont
rien vu, hein. C'était plus facile de penser qu'j'étais restée
une gosse. C'était plus facile
d'ignorer mes douleurs
&& d'se dire que ça pass'ra.
J'leur en ai voulu à ces gens avec leurs belles promesses
&& leurs répondeurs sur lesquels j'n'arrivais pas à
déverser ma peine. J'aurais voulu
leurs bras, moi. Pas leurs
blabla, juste
leurs bras. Pleurer sans retenue,
pour une fois, me laisser aller sans penser qu'ca ne se fait pas.. J'ai mis longtemps à
comprendre que les seuls bras qui m'avait portés c'était p'tetre
les miens. Que compter sur les autres ne t'amène qu'à
la déception && qu'tu ressors
plus fier de tes combats quand tu les mène
seul. Mais à cette époque..
J'étais qu'une gosse tu vois. Une gosse qui comprenait pas
pourquoi du jour au lendemain tout peut s'écrouler, basculer. Ah oui,
j'ai basculé. J'ai basculé dans
l'ignorance && l'mal, à hausser l'ton sur
Maman *, à remplir mon regard de
haine,
erreur sur erreur, par kilo
j'en ai bouffé du malheur, j'ai même fini par le
kiffer. A croire qu'y avait que lui qui
me comprenait. Je devenais cette
p'tite gamine à problèmes que
les gens évitaient, dont
les gens riaient, qui pour
les gens était paumée,
sans avenir dessiné. J'ai fini par me rendre compte que
j'étais morte avec toi.
Cette personne que j'étais était morte avec toi. J'avais changé. Sans le savoir, j'étais devenue
celle que je suis aujourd'hui && peu l'ont compris.
Peu m'ont suivie,
peu m'ont soutenue,
peu m'ont comprise
car au final très peu m'aimaient. J'oublierais
rien. J'ai
pardonné car je sais maintenant qu'un c½ur plein de haine
amène à l'auto-destruction mais la
ranc½ur reste.
Elle ne part pas. Peut être parce que je n'ai pas encore assez avancé je n'sais pas mais j'crois qu'
il y a des choses qui n's'effacent pas..
___J'ai écrit ce texte au départ pour te souhaiter
un joyeux anniversaire,
3id milad sa3id comme on dit, mais encore une fois
ta fille n'a pas su faire simple.. Un jour
insha ' Allah * j'arriverais à parler de
ta mort sans que mes yeux soient aveuglés par les
larmes && la
douleur. Ce même jour où j'aurais enfin réussi à
respirer sans toi..
Je t'aime. Inlassablement, Infiniment, Incontestablement..
Je t'aime ..
Allah Y Rahmo Baba
4 Octobre 1954 - 21 Juillet 2OO3
Ta fille *